L’humour comme arme douce

Jean-Sébastien Blanc

Par Laurie Picout

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Coffee maker made from recycled Nespresso parts, Jean-Sébastien Blanc • © Jean-Sébastien Blanc


Depuis plus de vingt ans, Jean-Sébastien Blanc crée des objets. Avec son studio — cofondateur de Studio 5·5, agence reconnue pour ses directions artistiques et ses aménagements d’espaces — et selon une pratique plus personnelle, presque dissidente, où l’objet devient manifeste. Alors qu’un bon designer était celui qui faisait vendre, il défend aujourd’hui l’idée inverse : devenir un designer qui nous aide à consommer moins.

Tout commence avec Réanim, la médecine des objets, son projet de diplôme au début des années 2000. À rebours d’un design minimaliste et lisse, Jean-Sébastien Blanc et ses complices montent des « hôpitaux » de fortune pour meubles cassés. Pieds de chaises brisés, assises affaissées : ils développent béquilles, prothèses et kits de suture, souvent soulignés d’un vert fluo chirurgical devenu signature. La réparation devient un geste esthétique et politique. Vingt-cinq ans plus tard, cette intuition paraît presque évidente. À l’époque, elle faisait figure d’anomalie. L’objet n’est plus un produit à remplacer, mais un patient à soigner. Déjà, le designer déplace son rôle : au lieu d’alimenter le cycle de la nouveauté, il tente d’enrayer l’obsolescence. Cette tension ne cessera de traverser son parcours. Au sein du studio 5·5, Jean-Sébastien Blanc accompagne de grandes entreprises — de l’électroménager au café en dosettes — tout en portant des projets manifestes, comme La cuisine d’objets (2009), recettes ouvertes invitant chacun à fabriquer ses propres lampes ou assises à partir d’éléments existants. Le DIY avant l’heure, aujourd’hui conservé dans des collections publiques, confirmant qu’un design critique peut aussi faire patrimoine.

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Depuis quelques années, Jean-Sébastien Blanc a décidé de dissocier plus clairement ses pratiques. D’un côté, la commande. De l’autre, un programme d’OP — opérations marketing — qui culminera dans une exposition prenant la forme d’un supermarché imaginaire entièrement consacré à la RSE — responsabilité sociétale des entreprises. Le principe : reprendre les codes des grandes marques, leurs teasers millimétrés, leurs visuels impeccables, leurs promesses saisonnières, et proposer des produits d’un nouveau genre, des alternatives radicales. Ainsi, pour Apple, il imagine iJob, une lampe de bureau composée d’éléments réemployés issus d’anciens ordinateurs. Clin d’oeil formel, storytelling parfaitement calibré, visuels léchés : l’objet s’inscrit naturellement dans l’écosystème de la marque. Pour Evian, il annonce une carafe de fin d’année encourageant à boire l’eau du robinet — la bouteille en verre insérée dans une carafe, transition symbolique entre imaginaire de la source et réalité domestique. Deux millions de vues sur les réseaux, débats sur la qualité de l’eau, discussions sanitaires ; l’objet agit comme déclencheur de discussions.

Chez IKEA, il conçoit Gratïs, « la chaise la plus écologique et la moins chère au monde » grâce à une posture accroupie, sans matière, simplement illustrée dans le style du géant suédois. Le meilleur déchet reste celui qu’on ne produit pas, défend-il. Pour Tefal, il dessine une poêle inox PFAS free, à l’esthétique irréprochable, répondant aux controverses sur les revêtements. Pour Nespresso, une machine sans capsule, recomposée à partir d’anciennes pièces, qui réhabilite le filtre. Pour Kinder, un oeuf sans surprise, débarrassé de ses gadgets plastiques. À chaque fois, les images circulent, les commentaires affluent, certains s’enthousiasment, d’autres s’interrogent : où l’acheter ? Le produit existe-t-il vraiment ? Sera-t-il produit à grande échelle ou en série limitée ? Jean-Sébastien Blanc met les marques face à une possibilité crédible, désirable, économiquement viable.

On pourrait parler de troll. Lui préfère évoquer le « beau sens ». Des objets qui participent à transformer nos usages plutôt qu’à stimuler l’achat impulsif. L’humour joue un rôle central. Comme dans le « chindōgu » japonais, qu’il a exploré lors d’une exposition à Saint-Étienne, l’absurde révèle l’angle mort du système. Une chips unique vendue dans un coffret surdimensionné. Un miroir Black Friday dont la surface disparaît sous les étiquettes de réduction à mesure que le prix baisse. Plus l’objet est bradé, moins il fonctionne. Ce rire n’est jamais gratuit. Il met en évidence les contradictions d’un modèle obsédé par la croissance, où la RSE se réduit trop souvent à un argument de communication. Jean-Sébastien Blanc connaît intimement ces mécanismes : il en a pratiqué les codes pendant deux décennies. Aujourd’hui, il les utilise pour faire réfléchir les consommateurs. Il déplace le rôle du designer, de séducteur de marché à révélateur de possibles. •

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Photos : Coffee maker made from recycled Nespresso parts, Jean-Sébastien Blanc • Reanim iJob • Apple x Jean-Sébastien Blanc • 2-litre Evian water jug and 33cl bottle of Evian • BlancGratïs Chair • © Jean-Sébastien Blanc