L’art de recevoir le temps

Architectures du vin

Par Laurie Picout

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Hôtel du Marc, Veuve Clicquot, Reims, France, 2011 • © Jacques Pépion


Dans l’univers du vin, Moinard Bétaille développe une approche singulière : inscrire le contemporain dans la continuité d’une histoire et transformer des lieux techniques et de labeur en espaces d’expérience, d’hospitalité et de transmission.

Chais, domaines, hôtels particuliers ou caves monumentales ne sont jamais de simples infrastructures. Ce sont des lieux de vie, de réception et de représentation, où la technicité liée au vin dialogue avec un art de recevoir profondément ancré dans la culture viticole. L’enjeu consiste à saisir l’identité du terroir, la mémoire du lieu et la vision de ses propriétaires pour concevoir une architecture juste, capable d’accompagner la maturation du vin autant que l’expérience humaine. L’intervention de l’agence ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la rupture, mais une évidence : révéler ce qui existe déjà en lui donnant une forme contemporaine.

ENTRE ÉPURE ET EXPÉRIENCE

L’aventure viticole de l’agence débute au milieu des années 2000 avec la rénovation des chais du Château Latour à Pauillac, peu après son acquisition par François Pinault. Ce premier opus établit une grammaire fondée sur la sobriété, l’horizontalité et l’ancrage dans le paysage. L’architecture accompagne le temps long du vin : chais enterrés, matériaux sobres, lignes tendues. Rien ne dépasse, tout s’inscrit dans l’éternité d’un cru mythique. On conserve le carré parfait des bâtiments, mais l’intérieur est totalement repensé. Tout change afin que l’essentiel demeure : l’identité de Latour.

À Reims, avec l’Hôtel du Marc de Veuve Clicquot, la question se déplace. Il ne s’agit plus d’accompagner la maturation mais de scénographier l’esprit d’une maison. Pénétrer dans l’Hôtel du Marc revient à pénétrer dans la marque. La couleur se concentre comme un jus de pinot noir, la lumière fait vibrer les verres bullés, les espaces alternent faste et intimité. Ici, l’architecture devient récit. Elle traduit la pétillance, l’audace, l’énergie d’une maison qui a conquis le monde. Là où Latour travaille la retenue, Veuve Clicquot assume l’incarnation.

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PARCOURS, TERROIR ET HOSPITALITÉ
Cette dialectique entre rigueur technique et expérience sensible se déploie pleinement au Château Troplong Mondot et au Clos de Tart. À Troplong Mondot, grand cru classé de Saint-Émilion, la géométrie octogonale, fil conducteur du projet, inscrit la feuille de vigne dans l’architecture même. Le chai magistral, creusé à plus de dix mètres de profondeur, agit comme une cathédrale inversée. Les parois de béton texturé, inspirées des traces laissées dans la craie, confèrent au lieu sa densité minérale. Le cuvier, adouci par un plafond lamellé de bois blond, met en tension chaleur et rigueur. L’hospitalité prolonge cette exigence. Restaurant, salons et terrasses ouvrent le domaine au paysage et aux visiteurs, dans une continuité naturelle entre production et réception. Le vin ne se contemple pas seulement : il se partage.

Au Clos de Tart, joyau de Bourgogne, fondé en 1141 par les religieuses cisterciennes, l’histoire impose une autre posture. Ici, le vignoble et ses bâtiments forment un ensemble presque immuable, préservé à travers les siècles. L’intervention privilégie la continuité et la précision : conservation du bâti, respect des proportions, matériaux en dialogue avec la pierre ancienne. Les dispositifs contemporains s’intègrent avec discrétion, guidant les déplacements sans altérer le mystère du lieu. Plus qu’une transformation, il s’agit d’une réécriture silencieuse, qui donne un avenir à une mémoire millénaire. Dans ces deux projets, l’architecture organise une déambulation où technique, paysage et hospitalité se répondent.

DE LA CAVE AU RITUEL

La transformation récente des caves de l’Hôtel de Paris Monte-Carlo prolonge cette réflexion. La plus grande cave privée d’Europe devient un écrin où conservation, découverte et dégustation s’articulent en un parcours fluide. Revêtue de chêne, structurée comme une succession de nefs silencieuses, elle reconnecte la profondeur monacale du vin à la vie de l’hôtel et à l’expérience des visiteurs. La table centrale, pensée comme un autel, souligne la dimension rituelle de la dégustation, tandis que les parcours accompagnent le passage de l’ombre à l’émerveillement. À travers ces réalisations, Moinard Bétaille affirme une conviction : l’architecture du vin ne doit jamais dominer le cru, mais en révéler la profondeur. Entre technique et hospitalité, mémoire et avenir, elle compose des lieux où le vin se produit, se partage et se raconte — une culture vivante mise en espace. •

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Photos : Cellars of the Hôtel de Paris Monte-Carlo, Monaco, 2025 • © Moinard Bétaille • Hôtel du Marc, Veuve Clicquot, Reims, France, 2011 • © Jacques Pépion