Univers immersif aux formes organiques et complexes

Jacob Egeberg

Par Morgane Burlotto

240124_tableau_je49468.jpg

Molten Mirror, Jacob Egeberg © Jacob Egeberg



Il s’impose comme l’une des figures montantes de la scène du design scandinave, créant un univers immersif aux formes organiques et complexes.

D’une habileté à passer d’une échelle à l’autre selon les projets, Jacob Egeberg prend plaisir à couvrir à la fois l’objet fonctionnel — tenant dans le creux de la main, comme la Bolt Cup — et ces installations monumentales texturées, frôlant le set design. Il laisse son empreinte singulière en imaginant un monde parallèle à partir de matériaux industriels, de l’acier thermolaqué au plastique moulé, travaillés dans une palette monochrome vibrante.

C’est grâce à son style unique — qu’il décrit en trois mots : contemporain, industriel et ludique — et à son approche non conventionnelle du design d’intérieur et du retail, qu’il séduit notamment la marque imperméable Rains, pour laquelle il pense une poignée de flagships stores, de Madison Avenue à New York jusqu’à la rue Saint-Sulpice à Paris.

je_sand-puff-side.jpg
speacker-modules.jpg

ENTRE DEUX DIMENSIONS
Le designer explore des thèmes nostalgiques, confrontant le très naturel au très artificiel : l’aspect brut de la nature et les formes géologiques nourrissent son imaginaire, avec notamment la présence d’éléments cosmiques, mutants. La pièce sur deux étages qu’il imagine pour la boutique de Milan en témoigne. En effet, Jacob signe des œuvres qui — pour les plus imposantes — investissent pleinement l’espace. Il fait de l’endroit qui lui est donné un lieu d’exposition, dimension qu’il juge importante dans le monde virtuel actuel où l’achat en ligne règne. Pour le créatif, c’est une façon de dépayser le visiteur.

Son travail sert l’architecture et la logique de l’endroit investi. Comme il l’explique pour l’un de ses derniers projets — notamment le flagship store Rains à Paris, niché dans le 6e —, il pense et personnalise dans une logique d’espace. En résulte une pièce tailored-made en accord avec le reste des éléments présents. L’installation, comme en mouvement, positionnée à l’entrée de la réserve, plonge le visiteur dans une autre dimension, une illusion renforcée par l’architecture du lieu, notamment ses murs de pierres apparentes.

klostertorv_10_4-5.jpg
rains_store_milano_64.jpg

Jacob pense un jour ces espaces et, le lendemain, conçoit une gamme de mobilier allant du canapé au tabouret. Ses créations, petites ou grandes, à la limite d’œuvres d’art, s’inspirent du paysage urbain et de l’ère industrielle, mais sont aussi, et surtout, le reflet de notre époque. Attiré par une transition constante et guidé par l’envie d’explorer de nouveaux médiums, il trouve son équilibre.

L’une de ses collections à succès, l’édition lounge tout-terrain Amphibious Seatings, s’inspire de l’architecture et de références brutalistes. Ici, il challenge le matériau, crée cet effet trompe-l’œil attractif au regard. Façonnées selon des méthodes industrielles, les pièces d’apparence lourde et rigide sont légères et douces au toucher. C’est à travers ces lignes graphiques franches qu’il continue d’explorer ce contraste unique entre textures et juxtaposition des matériaux, là où les surfaces polies rencontrent les surfaces brutes.

3 QUESTIONS À JACOB EGEBERG

Qu’est-ce qui vous a séduit dans la conception de flagship stores ?
Je dirais la liberté qu’ils offrent. On peut expérimenter, jouer avec l’espace. Comparés à des lieux plus conventionnels, ce sont des endroits ludiques, que l’on visite, traverse et que l’on quitte presque comme une galerie finalement. Les visiteurs vivent un moment unique avant de revenir à la réalité. Aujourd’hui, avec l’achat en ligne, ces expériences ont encore plus de valeur à mon sens : je m’assure que l’espace pensé ait un impact et surprenne.

Comment choisissez-vous et travaillez-vous le médium ?
Quand je travaille avec un matériau, je commence toujours par en comprendre les propriétés et les limites — le poids, la fragilité, la résistance. Je change pas mal, j’aime passer d’un matériau à l’autre pour découvrir de nouvelles possibilités, surprendre avec le toucher ou l’apparence, comme le poids — cela me permet de ne pas m’ennuyer. Une logique naturelle se met en place : quand je travaille de petits gabarits, j’utilise des matériaux plutôt lourds et, au contraire, lorsque je suis confronté à de grosses surfaces, je choisis d’explorer et de travailler avec des matériaux plutôt légers par souci pratique. Je travaille aussi l’élément de surprise. Pour mes créations, on sait rarement quel matériau est impliqué, cela pousse le public à s’interroger, à vouloir toucher la pièce et interagir avec. C’est évidemment un élément que je garde à l’esprit lorsque je choisis de travailler un matériau.

Comment laissez-vous le matériau guider votre création ?
J’ai l’habitude de travailler avec des médiums qui ont la capacité de se modifier sans fin. Mais avant tout, je dirais qu’en connaissant les qualités et comportements de chacun, je peux anticiper les résultats. Je sais où je veux aller et comment y aller et, avec les matériaux industriels, si on les aborde correctement, on peut facilement obtenir le résultat que l’on souhaite. •

photos : Sand puff © Jacob Egeberg • Speaker module © Jacob Egeberg • Rains, Jacob Egeberg, Aarhus, Danemark © Rains • Rains, Jacob Egeberg, Copenhagen, Danemark © Rains