Exposition 'Tracking Habits', Side Gallery, 2025 © Jeroen Verrecht
À Bruxelles, les rues sont parfois encombrées d’objets laissés par les habitants. Pour certains, ce sont des déchets, pour d’autres, des ressources en termes de création. C’est le cas d’Arnaud Eubelen, pour qui, ces fragments urbains constituent une matériauthèque dans laquelle puiser, se laisser surprendre et créer des objets inattendus.
Une approche à la fois minimaliste et poétique, attentive à ce que notre environnement urbain peut nous offrir. « Les gens déposent les objets qu’ils ne veulent plus à toute heure à Bruxelles. Les déchets sont vraiment partout. C’est commun dans les grandes villes, mais c’est très marquant ici », raconte Arnaud Eubelen. L’artiste belge a grandi dans cet environnement, et cette proximité avec le rebut a naturellement façonné son regard. Ses études en design industriel à Saint-Luc à Liège, puis à La Cambre à Bruxelles, ont affûté sa vision critique. Pourquoi produire ? Comment fabriquer un nouvel objet aujourd’hui ?
La période du Covid enclenche un changement dans sa pratique. « Des boutiques de bricolage qui étaient jusque-là mes premières sources de matériaux, j’ai commencé à me fournir directement dans la rue », explique-t-il. Il découvre alors que tout s’y trouve, et un rapport concret, direct et presque intuitif avec l’espace urbain s’installe. « Cela m’a permis de travailler des matériaux que je n’aurais jamais achetés. Vers lesquels je n’aurais jamais eu l’idée d’aller autrement », confie-t-il. L’espace public devient une matériauthèque à ciel ouvert.
Commence alors une récolte matérielle. Il stocke, trie, organise méticuleusement chaque rebut dans son atelier bruxellois. « Mon travail s’articule en deux temps : une première phase très ouverte d’exploration urbaine, d’attention au contexte architectural et social. Puis une phase d’atelier qui est l’inverse. Je suis à huis clos et j’expérimente mes trouvailles », explique-t-il. De manière organique, les créations émergent. Si expositions et commandes donnent parfois un cadre, ce sont les matériaux et objets récupérés qui influencent le dessin de l’objet, de façon surprenante. « J’essaie de transformer le moins possible la matière pour ne pas créer un nouveau déchet. Le geste est donc très réfléchi et presque minimal », poursuit-il.
Bois, verre, tôle, Arnaud Eubelen cherche leurs spécificités, acceptant leurs contraintes, s’adaptant à elles et se laissant surprendre par la composition complètement aléatoire. De là naissent des chaises, des tables et des lampes dans lesquelles les matériaux bruts se rencontrent. Une tension se dessine entre sculpture et design, entre production industrielle et geste artisanal. C’est sans doute tout le propos d’Arnaud Eubelen. Il interroge, offre un regard critique sur la production et la manière dont nous avons été habitués à reconnaître et à normaliser ses formes.
Une démarche beaucoup plus sensible du design, mais qui n’en reste pas moins extrêmement lisible. « Si je produis une chaise, il y a une dimension sculpturale mais cela reste une assise fonctionnelle », précise-t-il. La scénographie occupe alors une place essentielle dans son processus. Elle permet de raconter les objets, de révéler leur statut et leur rapport avec l’espace.
À travers ses créations, Arnaud Eubelen développe une réflexion déconstruite sur le contexte urbain, sur ce que la ville génère et met à disposition. Pour sa résidence au centre d’art La Tôlerie, à Clermont-Ferrand, il s’aventure vers une forme de collage de matériaux : des panneaux suspendus, composés d’éléments récupérés et inspirés des façades des hangars alentour. Libérées de toute fonction, ces pièces en mouvement proposent une lecture différente de la ville — un paysage éphémère, changeant, toujours en devenir, que l’artiste suit de manière organique dans son travail. •
Photos : Fauteuil ‘Automod’, 2025 © Jaime Asua • Exposition ‘Tracking Habits’, Side Gallery, 2025 © Jeroen Verrecht • Fauteuil ‘As long as the body follows’, 2025 © Arnaud Eubelen • Exposition ‘Lost & Found’, Kammer Rieck Gallery, 2025 © Gustav Rieck