Rio Kobayashi • © Broggi
Pour certains, le design d’objet n’est pas qu’une affaire de dessin. Il relève aussi d’une compréhension des matériaux. Rio Kobayashi appartient à cette catégorie de créateurs.
Élevé dans la campagne japonaise, il découvre les gestes artisanaux auprès de son père potier et de sa mère restauratrice d’oeuvres anciennes. Sa curiosité l’amène à regarder au-delà du Japon et, rapidement, il s’envole pour l’Autriche. Là-bas, il intègre une menuiserie et met véritablement la main à l’oeuvre. Iroko, frêne, chêne : il découvre différentes essences de bois. Raboter, marteler, tourner, il en explore la matérialité. Il ne se définit plus seulement comme designer, mais aussi comme « maker » : celui qui maîtrise les techniques, conçoit les objets et accepte les caprices du matériau.
Cette connaissance lui offre une véritable liberté créative et lui permet d’aborder l’objet autrement. « J’ai découvert le monde international du design, notamment en m’installant à Londres où j’ai été frappé par le sérieux qui y régnait », raconte-t-il. Il souhaite alors déstabiliser ce milieu intimidant, s’éloigner d’une vision figée et hiérarchique de l’objet. L’humour devient donc une solution. L’objet n’est plus une pièce de collection : il redevient un élément qui interroge, qui s’explore physiquement et émotionnellement, capable d’éveiller des souvenirs personnels.
Il pose les fondements de cet humour discret avec sa première collection, Mikado, en 2017. Qui n’a jamais joué à ce célèbre jeu d’adresse où la précision du geste devient ludique ? Rio Kobayashi touche ici l’imaginaire commun en transposant ce jeu dans une série de chaises, de tabourets et de tables. Les fines baguettes de bois aux extrémités colorées deviennent des structures. Des silhouettes élancées qui rappellent le fragile équilibre du jeu tout en révélant l’essence du frêne et la précision du geste artisanal. « L’humour n’est pas ajouté à la fin. Il émerge de ce contact avec la matière », explique-t-il. Le créateur pousse encore plus loin cette subtilité. Si le nom Mikado évoque spontanément une origine japonaise, le jeu est en réalité une invention hongroise. Une ambiguïté avec laquelle il s’amuse, à partir des clichés orientaux et occidentaux.
Savoir-faire et humour demeurent les fils conducteurs de ses recherches. Après l’exposition collective « R for Repair » au Victoria & Albert Museum, il s’oriente vers les matériaux de récupération. Réparer, réassembler, réinventer : il redonne forme à des éléments délaissés mais porteurs d’histoires. « Je m’intéresse à ce qui se passe lorsqu’un objet familier est légèrement déplacé. Je ne cherche pas à détruire son identité, mais à la révéler à nouveau », précise-t-il.
Rien n’est donc figé pour Rio Kobayashi. Les formes évoluent, mais l’objet conserve tout son potentiel. Sa récente exposition « Crooked Pencils », à la galerie londonienne Kate MacGarry, en témoigne. Chaises aux accoudoirs ébouriffés, tables de bureau évoquant un mobilier liturgique : ces pièces réalisées à partir de matériaux récupérés à Londres sont volontairement imparfaites mais méticuleusement travaillées.
Et si aujourd’hui le créateur retrouve le bois neuf dans un projet à Tokyo, son approche conserve ce même regard sur la matière. « Travaillant à partir de cèdre Yoshino vieux de 150 ans, traditionnellement réservé aux sanctuaires et aux temples, j’éprouve un profond sentiment de responsabilité. Si vous prenez quelque chose de vivant, vous ne devez pas le gaspiller » confie-t-il. Il reprend ainsi le concept japonais de mabiki, qui consiste à éclaircir une forêt afin de permettre à d’autres arbres de pousser. De ce cèdre est née une installation de sièges, et ses chutes engendreront des structures semblables à des pavillons. Chez Rio Kobayashi, transformer n’est jamais supprimer. C’est accompagner la matière dans son évolution. •
Photos : Mikadosama desk and Mikadosan chair, Mikado series, Rio Kobayashi, 2022 • © Benjamin Butcher • Nancy table for the “R for Repair” exhibition at the Victoria and Albert Museum, Rio Kobayashi, 2022 • © James Harris