Rideaux en latex, Galerie Forma, Berlin, 2023 © Ksenia Oganesyan
Le rideau ne se contente plus d’isoler ou d’habiller les fenêtres. Il devient un élément architectural à part entière : paroi souple, séparation spatiale, filtre lumineux. Et parfois, il se transforme en pièce artistique. Un terrain d’expérimentation passionnant pour des créatifs comme Ksenia Oganesyan, fondatrice du studio Cure.tain, qui explore la pluralité du rideau à travers des matériaux et des formes inattendus.
Passionnée très jeune par le textile, Ksenia Oganesyan se tourne pourtant vers l’architecture, se formant à Moscou puis à Dessau, dans la prestigieuse école de Bauhaus. Elle s’installe alors à Berlin et débute sa carrière en agence d’architecture. Mais la couture reste dans un coin de sa tête. Un hasard professionnel la ramène à sa passion lorsqu’elle propose de réaliser elle-même les rideaux pour un projet. Elle redécouvre la couture, mais surtout le potentiel infini du rideau, un support entre textile et espace, entre matière et usage.
La jeune femme commence alors à expérimenter. Elle rencontre des artistes textiles à Bruxelles ou à Tbilissi, travaille sur la réaction des matériaux dans l’espace, observe son rapport au corps et à la lumière. « En me fournissant ailleurs que chez les fabricants de textiles d’intérieur, j’ai découvert de nouveaux matériaux, issus de la mode ou du matériel technique de randonnée », explique-t-elle. Ce lien physique avec le rideau dans sa création accroît son intérêt pour des matières qui sortent du registre traditionnel. En 2021, elle fonde Cure.tain, un studio dont le nom — entre curtain et cure — évoque à la fois le rideau et une forme de réparation personnelle. Dans cet espace, elle peut enfin mener librement ses recherches.
Depuis de simples voilages, elle emmène peu à peu ses clients vers l’expérimentation. Comme pour les locaux de la société de e-bike Dance. C’est son ancien professeur, l’architecte Sam Chermayeff en charge de ce projet, qui l’invite à concevoir les rideaux. L’approche anti-design de ce dernier, qui l’a profondément marquée, prend ici forme. Le rideau y devient un outil spatial aux usages classiques — cloisonnements souples, améliorations acoustiques — mais aussi plus atypiques. « Sam voulait recouvrir les toilettes de rideaux pour créer une cabine téléphonique insonorisée », raconte-t-elle en souriant. Une idée étonnante mais surtout un défi fonctionnel et technique. « Il fallait prendre en compte les éléments architecturaux de l’espace. Intégrer des ouvertures pour le miroir, le lavabo, tout en choisissant une matière rigide et imperméable, adaptée à la fonction », explique l’artiste. Le rideau révèle ici toute sa versatilité et glisse Ksenia Oganesyan vers un terrain artistique encore peu exploré.
Lors de l’exposition “The room I walk the line” pour la galerie Forma à Berlin, j’ai découvert que le rideau pouvait devenir une expression artistique à part entière », raconte-t-elle. Pour organiser l’espace selon les couleurs et les textures des objets de design présentés, elle imagine des rideaux aux matériaux surprenants. L’une en latex blanc, l’autre en mèches de cheveux artificiels, les pièces deviennent alors des œuvres en tant que telles de l’exposition. Le rideau sort de son rôle d’isolation et d’intimité pour explorer de nouvelles matérialités et formes.
Du projet d’intérieur à l’œuvre d’art, Ksenia Oganesyan développe des « transitions cohérentes ». L’un nourrit l’autre. Ils se répondent, se transposent et s’enrichissent pour de nouveaux usages. Récemment, elle s’est intéressée aux chaînes en acier pour l’exposition « Work in Balance » imaginée par Billy Jacobs. Employée dans le monde de la construction comme barrière, la chaîne devient pour l’artiste une métaphore de nos émotions en évolution, de nos interactions et de nos limites. Cette recherche artistique a naturellement trouvé une interprétation fonctionnelle dans ses projets d’aménagement. Dans son appartement à Barcelone, une chaîne plus délicate se mêle à un film légèrement opaque, pour composer un rideau qui diffuse la lumière et protège des regards.
Sa réflexion dessine une continuité évidente et ouvre la voie à de nouvelles applications. « J’aimerais prochainement créer une série de rideaux comme les peintres créent des variations d’une même œuvre selon les saisons », conclut-elle. Un ensemble de pièces préfabriquées, abordables et adaptables mais uniques par leurs couleurs et leurs dimensions. Cette nouvelle expérimentation promet la surprise. •
Photos : Rideau en cheveux artificiels, Galerie Forma, Berlin, 2023 • Rideaux en film de chantier et chaînes en plastique, Barcelone, 2025 • Rideaux en denim, projet privé, Berlin, 2024 • Rideaux en film de chantier et chaînes en acier, exposition Construction-site-specific, Vaust Gallery, Berlin, 2025 • Rideaux en latex, atelier Cure.tain, Kreuzberg, Berlin, 2023 • Appartement de Ksenia Oganesyan, rideaux en film et chaînes, Barcelone © Ksenia Oganesyan