Gunia project showroom, Temp Project Studio, Kiev, Ukraine, 2025 • © Yevhenii Avramenko
Déjouant le poids des codes néo-Renaissance, l’architecte Anastasiia Tempynska a imaginé un écrin contemporain, lumineux et aérien, pour les collections Gunia, manifestes du patrimoine artisanal et culturel ukrainien.
Alors que le destin de l’Ukraine est en suspens, la communauté créative de Kiev fait acte de résilience. À l’angle des rues Zolotovoritska et Reitarska, parmi les artères les plus vibrantes de la ville — gorgée de galeries, librairies, cafés, studios et petits commerces indépendants —, la marque de prêt-à-porter et d’art de vivre Gunia a élu domicile pour son nouveau flagship. Repaire de la jeunesse branchée, le quartier est imprégné d’un riche passé : « la boutique se situe dans le centre historique de la capitale, considéré comme le berceau de la Rus’ de Kiev (NDLR — premier État des Slaves orientaux). Un emplacement de choix pour une marque ancrée autant dans la culture ukrainienne actuelle que dans ses racines », explique Anastasiia Tempynska.
Construit à la fin du XIXe siècle, lorsque de luxueux immeubles résidentiels se multipliaient autour de la cathédrale Sainte-Sophie et de la Porte d’Or, le bâtiment — qui abrita un temps l’ambassade du Panama — impose une silhouette massive. Quand l’architecte et le duo de créatrices derrière Gunia visitent ensemble le rez-de-chaussée, il faut se projeter : 180 m² en manque de lumière, entravés par des panneaux et caissons en bois sombre. Classé monument architectural local, l’édifice est protégé par des contraintes de rénovations strictes.
Pas question pour autant que les éléments architecturaux en présence ne prennent le dessus sur l’univers de la marque. « Pour contrebalancer, nous avons introduit des tons pastel, notamment des bleus et des roses doux, signatures de Gunia, associés au verre et au métal. Le volume a gagné en légèreté et en équilibre, recentrant l’attention sur les collections », raconte Anastasiia Tempynska. Une manière aussi de mettre en valeur ces boiseries, en référence à l’artisanat traditionnel et à l’art populaire ukrainiens. Le mobilier réalisé par NOOM, WOO Furniture et Cegla Studios souligne l’engagement de la marque en faveur d’une production locale et du savoir-faire patrimonial.
Fondée en 2019 par Natasha Kamenska et Maria Gavryliuk, Gunia réinterprète cet héritage à travers bijoux, prêt-à-porter et art de la table. Le duo possède son propre atelier de céramique à Kiev, et s’appuie sur un réseau d’artisans aux quatre coins du pays. Ainsi sont fabriqués cols et tabliers brodés, foulards en dentelle ou soie, robes en maille crochetée, manteaux en laine des Carpates, verres soufflés « Gutta », assiettes peintes à la main ornées d’icônes naïves et de motifs symboliques. « Gunia ne voulait pas d’un espace classique ni d’une approche folklorique au sens littéral, mais d’un lieu contemporain, puissant et vivant. Notre collaboration relevait donc de l’évidence. Pour autant, nous reconnaissons l’existence de deux héritages — urbain et rural — et rendons hommage à chaque époque, en laissant ces strates coexister harmonieusement », conclut l’architecte. •
3 QUESTIONS À
Anastasiia Tempynska
Pouvez-vous retracer votre parcours en tant qu’architecte d’intérieur ?
J’ai étudié l’architecture et le design à la Kyiv National University of Construction and Architecture (KNUCA), et l’urbanisme à Lviv. J’ai ensuite collaboré avec plusieurs studios de design ukrainiens reconnus à Kiev. En 2022, j’ai fondé ma propre agence d’architecture intérieure, Temp Project Studio. Nous avons débuté avec la conception des boutiques pour la marque de mode ukrainienne Cher’17. Aujourd’hui, nous travaillons pour des boutiques de prêt-à-porter, joaillerie et parfumerie de niche. Nous développons également notre premier projet international : l’aménagement de bureaux à Lisbonne, au Portugal.
Comment votre environnement personnel influence-t-il votre travail ?
Je suis née dans la région de Vinnytsia, en Podolie, au coeur de vastes plaines et de collines puis j’ai grandi à Dnipro, une ville industrielle. Marquée par l’ère soviétique, l’architecture y est à la fois brutaliste et expérimentale, notamment à travers les réalisations contemporaines d’Alexander Dolnik, dont les nouveaux quartiers s’inspirent de la Suisse.
J’ai beaucoup voyagé là-bas et je me suis intéressée aux architectes comme Peter Zumthor, Mario Botta, Herzog & de Meuron, mais aussi Le Corbusier et David Chipperfield. Leurs travaux démontrent que monumentalité et radicalité peuvent s’adoucir au contact de la nature et de lignes plus organiques. Mais mon paysage de prédilection reste les Carpates. Les montagnes y sont abruptes, les matériaux bruts, la lumière mâtinée de brume. J’essaie d’insuffler cette sensation de calme puissant, presque silencieux dans chacun de mes projets. Pour Gunia, nous avons conçu l’espace comme un paysage intérieur : un parcours ponctué de pauses et de détours, invitant à ralentir et à observer. Les carreaux verts évoquent les arbres, le métal et le verre suggèrent l’eau, les tonalités bleues rappellent le ciel.
In fine, le lieu ressemble plus à un jardin qu’à une boutique.
Quels sont vos matériaux de prédilection ?
J’ai longtemps rêvé de travailler l’inox. À mes débuts, il était peu utilisé en Ukraine, mais au fil de mes projets, il est devenu mon nouveau blanc : un fond neutre, lumineux, sur lequel composer. J’aime également le verre pour sa transparence et sa capacité à capter la lumière. Et je suis très attachée aux matériaux naturels : chêne et frêne fumés, argile, céramique, pierre — grès ou granit. Ils sont vecteurs de mémoire et de sensorialité et entretiennent un lien avec la nature, à l’image du bois avec ses fissures et irrégularités. •
photos : Gunia project showroom, Temp Project Studio, Kiev, Ukraine, 2025 • © Yevhenii Avramenko